"Commment avez-vous commencé à écrire ?"*

Je crois que j’ai commencé à écrire pour pouvoir voyager.

Le jour de ma naissance mon père m’avait offert un dictionaire de la
langue française. Quelques années plus tard il m’offrit un atlas du
monde. Ce furent mes deux premiers livres, peut-etre les plus importants.

Grâce à mon père je suis devenu aventurier de la langue française,
aventurier dans l’espace et les voyages.

Face à cet atlas, les pages ouvertes au hasard, mes doigts
parcouraient tous les pays, longeaient les fleuves, sautaient par
dessus les montagnes, traversaient les mers, tandis que mes lèvres
murmuraient les noms les plus incroyables : Oural, Sibérie, Tanganika,
Kilimandjaro, Polynésie, Terre de Feu, Alaska, Honduras,
Ouagadougou...

Mon esprit inventait des héros voyageurs, je voulais écrire leurs
aventures.

J'ai eu une enfance très solitaire et pris rapidement conscience de la
nécessité d'écrire. Je m'inventais des scénari dans ma tête.

A l’école je me concentrais pour en finir rapidement avec mes
obligations d’écolier et laisser ensuite vagabonder mon esprit. C'était
plus qu'un replis sur moi-même. Sur des bouts de papier je griffonais
des noms de villes, j’inventais des noms de pays, de continents, je
créais des mondes. J’arrachais les pages de mes cahiers pour écrire
en secret les aventures de mes héros. Parfois j’enlevais les agrafes
d’un cahier pour en ôter les doubles pages. Les professeurs se
rendirent vite compte de mon manège, j’étais le seul à faire une telle
consomation de cahiers ...

Mon école primaire était située dans un petit village en bordure d’une
forêt. Les cours avaient lieu le matin et les après midi étaient
consacrées à des promenades ou à des jeux en forêt. Je ne pouvais
rêver mieux. La forêt se prêtait merveilleusement à mes travaux de
jeune écrivain.

Ecrire était comme décrire un arbre; le tronc d’abord, les diverses
branches ensuite et enfin les milliers de feuilles, autant d’histoires,
autant de personnages qui provenaient d’une même idée.

Je crois que j'écrivais pour supporter ma condition, et pourtant, je
n'étais pas franchement malheureux, un peu seul peut-être mais pas
malheureux. C'était comme si en dehors de l'autorité parentale j'étais
libre de me parler à moi-même. Je voulais aussi rester au bord de la
société, pas question qu'elle ne m'entraîne.

Mon père était un lecteur avide. Il m’enseigna le goût de la lecture. Je
dévorais tous les romans d’aventures qui me tombaient sous la main –
et je laissais traîner mes mains partout!  Mes loisirs se divisaient entre
la lecture, l’écriture, la musique et la forêt.

Et à propos de musique, j’allais plusieurs fois par semaine chez ma
grand-mère paternelle qui m’enseignait le piano. A la maison nous
avions des disques d’opéra, de musique classique européenne et de
jazz. C’est à ce moment que je commencai à considérer les musiciens
comme des nomades, peut-être les seuls qui nous restent aujourd’hui.

Soudain jaillit le besoin d’écrire sur cette ethnie. Et me voilà écrivant
la vie des musiciens dans les journaux. Ces mêmes musiciens m’
inspirèrent des nouvelles, ils m’emmenèrent dans un autre genre
littéraire.

Musique et poésie se donnent souvent la main. Ma prochaine étape
fut donc celle de la poésie; c’est une étape qui dure toute une vie.

Il semble donc que je fus placé dès ma naissance sous les signes de
l’écriture et des voyages. Les seconds furent souvent entretenus par
la première – et vice versa.

En clair j’ai donc comencé à écrire pour voyager. Aujourd’hui je voyage
pour écrire – que ce soit des essais ou de la fiction.

On écrit parce qu’il nous manque quelque chose, pour combler un
vide, pour ne plus être seul avec soi-même.  Ou pour avoir
l’impression de ne pas être seul. C’est une illusion qu’entretient
l’écrivain, celle de ne pas être seul car en fait, quoiqu’on fasse, n’est-
on pas seul en permanence ?  L’écrivain s’offre le luxe de l’illusion et
il entraine son public dans la même illusion. Etre écrivain, écrire
chaque jour, c’est basculer toujours un peu plus dans le luxe.

Et à propos de la question : comment écrivez-vous ? je reprendrai les
propos de l'écrivain américain William
Saroyan : "eh bien, tu écris, mec.
Tu écris, simplement, et puis c'est tout ! Voilà comment ça marche !"


* Question posée lors de la VII Rencontre internationale d'écrivains à Monterrey, Mexique,
lors de la Foire du Livre. 2002. Texte de mon
intervention.
Livres, books, libros

Articles, papers,
artículos

Presse, press,
prensa



Home