Octavio Paz : pleurs et joies d'un poète
Luc Delannoy
C
hronic'art
01/05/98
C'est un grand gaillard a l'allure fière. Quand
il vous regarde, ses yeux cherchent la
complicité dans votre âme, et au moindre
signe encourageant, les voilà rieurs : ils
dansent. Parfois il porte la barbe, non pour
se donner l'image d'un noble chevalier
castillan, mais tout simplement parce qu'il
aime cela, ou bien parce qu'aujourd'hui, c'est
le jour de la paresse. Ses gestes sont doux,
alors pourquoi aborder le monde avec
hargne même si des monstres l'habitent ?
Ses sourcils broussailleux et les plissures
de son front marquent sa confusion. Dans ce
siècle qu'il traverse avec passion et curiosité,
ce siècle où tout va trop vite, où chacun a
raison, il veut savoir, comprendre et n’hésite
jamais à faire entendre sa voix. Et tant pis si
elle heurte ou se contredit, toujours elle
cherche, et l'on voit dans les corridors de son
esprit les idées s'interpeller et là,
subitement, telle une fontaine, jaillir, enfin,
une imagination brillante qui réconcilie un
monde de réalités divergentes.

Oh, âme divisée dans un monde divisé, il en
a poussé des coups de gueule ! N'est-ce
pas lui qui a envoyé promener Pablo Neruda,
celui qui l'avait tant encouragé dans sa
jeunesse, mais qui, un jour, a préféré glisser
dans le stalinisme. En dépit de cet orage et
d'autres querelles littéraires, il ne cessera
d'admirer le poète dans l'homme. N'a-t-il pas
aussi accusé la population mexicaine de
faire l'autruche et de se réfugier dans un
"labyrinthe de solitude" ? Quarante six ans
plus tard on lui en veut encore. Et puis, tous
ces révolutionnaires qui avec le temps ont
révélé leur nature tyrannique, après avoir
soutenu leurs débuts prometteurs, ne les a-t-
il pas tous mouchés à la grande surprise de
l'intelligentsia qui, un matin, orpheline, s'est
écriée "Trahison" ?

Face à un monde en perpétuel changement,
en proie aux envies passionnées et
dévastatrices des hommes politiques et des
intérêts économiques, un monde qu'il
documente avec ses essais, il oppose la
poésie, non comme une arme, mais comme
un élan fraternel rédempteur, car "si les êtres
humains oublient la poésie, ils s'oublient
eux-mêmes. Et retournent au chaos originel."
En janvier 1993, avec ce porte plume noir
qu'il ne quitte jamais, il écrit d'une main
toujours assurée : "en vérité l'un des traits
désolants de notre société c'est bien l’
uniformité des consciences, les goûts et les
idées unis dans le culte de l'individualisme
égoïste et sans frein. Tous nous savons que
la tache s’étend : elle assèche nos cerveaux
et dessine sur tous les visages le même
sourire de satisfaction idiote." Assagi à 79
ans ? Vous voulez rire !
Quatre années plus tard, en ce début 1997,
assis à la terrasse d'un café de Coyoacan,
un quartier de la ville de Mexico, le voilà qui
se lance à nouveau dans un sujet favori, les
histoires. Ces histoires que la mère ou le
père raconte à ses enfants. Il est préoccupé
par l’idée qu'un jour les adultes n'auront plus
d'histoires à raconter. L'imaginaire sera mort.

Depuis que l'Occident a imposé aux autres
cultures sa façon d'expliquer et de
rationaliser événements et phénomènes, les
hommes, les femmes, quelle que soit leur
origine, se ressemblent, et, perdant leur
propre perspective culturelle, deviennent
identiques. C'est ici que la poésie intervient
comme mémoire de l'histoire. C'est ici que
Octavio Paz trouve sa place. Le poète,
sculptant sa langue, affinant sa mélodie,
exprime l'universel selon ses propres
traditions. Il faut protéger les langues et les
cultures qu'elles reflètent. C'est dans la
différence que l'on se rejoindra. C'est dans
les histoires racontées que les enfants
sentiront naître leur imagination et peut-être
qu'un jour ils seront les nouvelles voix de la
véritable littérature, "celle qui au travers de
fictions et de mensonges dit la vérité cachée."
Soudain le quotidien chasse l'intemporel. Il y
a deux semaines un incendie a ravagé son
appartement. Tout a brûlé, bibliothèque,
livres, écrits, les traces matérielles d'une vie,
la sienne. Je le sens perdu dans un corps
qui l'habille mal, désorienté. Il se ressaisit.
C'est l'heure de la poésie. Ami et admirateur
d’André Breton le rebelle et de Camus le
révolté, Octavio Paz est le poète de la
réconciliation qui a donné à la langue
espagnole sa modernité. "La leçon que nous
donne la littérature japonaise, c'est qu'il faut
toujours rechercher l'essentiel des choses."
Et quel est-il cet essentiel pour lui, sinon
l'alchimie qui change lettres en mots, en
vers, en images, en mélodies, en poésie.
"Oh ! Oh ! mais il n'y a pas que cela"
s'exclame-t-il. Je le sens venir, je connais ce
sourire, il va me parler d’érotisme. "Vois-tu, il
y a cette chose que nous avons inventée,
nous les êtres humains, il y a l’érotisme.
Mes premiers poèmes furent de poèmes
d'amour. L’érotisme est une poétique
corporelle et la poésie une érotique verbale."
Un sens du sacré en somme.
Paz, l'homme de conversations, l'homme
socratique.

Le soleil se couche, la fraîcheur du soir nous
enveloppe. J'aurais voulu que cet après-midi
nous aide à remonter le temps pour revivre
une fois encore toutes ces années. Mais il
se lève péniblement. "Le feu, cet incendie,
tout cela est très Zen, n'est-ce pas ? " Il pose
une main frêle et tremblante sur mon épaule,
je sens la maladie qui est là, puissante et
qui l'emporte. Après quelques pas, il se
retourne une dernière fois, et lance : "Peut-
être nous retrouverons-nous un jour dans le
vide ... la mort n'est qu'une métamorphose."
Est-ce une lueur d'espoir qui brille dans ses
yeux ?

Il s’éloigne enfin, à jamais, récitant ces vers
de Ronsard :

"Pour obsèques reçois mes larmes et mes
pleurs, Ce vase plein de lait, ce panier plein
de fleurs, Afin que vif et mort ton corps ne soit
que roses".

Marie-José, sa femme, esquisse un sourire
et lui prend le bras avec tendresse. Il ne
changera pas. Ni demain. Ni jamais.

caer, volver, sonarme y que me suenen
otros ojos futuros, otra vida,
otras nubes, morirme de otra muerte !

Extrait de Piedra de sol (1957)
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Né le 31 mars 1914, Octavio Paz, poète et
essayiste mexicain, est mort le 19 avril
1998. Luc Delannoy, qui l’a rencontré à
plusieurs reprises, nous livre un portrait
attachant de cet auteur devenu par l’
élégance de son verbe un poète majeur du
20e siècle.